Contes paradoxaux

MORALE DES PARADOXES
(Introduction aux Contes Paradoxaux)

Un chef d’orchestre qui se trouve si heureux à l’hôpital qu’il ne souhaite pas guérir ; un meurtrier sans état-civil, qu’un policier, malgré preuves et aveux, ne peut arrêter, qui doit prendre une avocate pour plaider sa culpabilité, et qui se révèle tant innocent que, tué, il ne peut mourir ni être enterré ; un adolescent qui ne connaît le monde que par des représentations d’opéra, car le monde n’existe plus ; un coureur qui galope tout en demeurant immobile, parce que la ligne d’arrivée se déplace au même rythme que lui ; un enfant érotique qui décide de ne jamais grandir et qui passe sa vie au lit ; un gitan que l’on croit aveugle, à qui l’on décrit un autre monde que celui qu’il voit, et à qui l’on permet de voir Dieu puisqu’il ne devrait pas Le voir ; un théâtre où tous les spectateurs sont des acteurs... Voilà qui ressemble fort à cette fameuse histoire du nègre blanc descendant au grenier enterrer un mort pour le manger vivant : mais il ne s’agit pas de “non-sens”, ou d’“insolite”, ou d’“absurde”. Il s’agit plutôt de “sur-sens”, d’interpréter le monde à l’envers pour mieux le signifier.
Il s’agit de paradoxes : des opinions contraires aux opinions communes. L’exercice du paradoxe fut, dès les premiers temps de la pensée humaine, l’un des outils pour éprouver la raison, la solidité du réel, la vigueur d’une conclusion qui se croirait définitive. Les jeux d’esprit et les mathématiques usèrent de paradoxes - c’est dire combien ils titillent ce qui fait la petite originalité d’un singe réfléchissant sur une planète perdue.
Raconter ce monde autrement que comment il paraît, prétendre éplucher l’oignon des façades pour percevoir ce qu’il y a dessous, a souvent été la tâche d’une poésie et de quelques philosophies. On a pu taxer ces attitudes comme des façons de se dégourdir les méninges entre gens de culture, entre élites qui pensaient, en définitive, que, sur cet univers dont ils brassaient un Idéal ou une Connaissance privilégiée, ils ne pouvaient agir...
Mais, si l’on part de l’hypothèse - je la crois justifiée, la médiatisation contemporaine nous la prouve - que nos récits quotidiens définissent une réalité qui, sans eux, serait un chaos, et surtout la fabriquent, la “créent”, les propositions paradoxales de ces contes redéfinissent et recréent cette réalité en fonction de normes différentes - et doivent produire un effet qui rendrait ce réel réellement différent, tordu. Du moins, doivent nous questionner sur la relativité de nos perceptions, de nos sentiments, de nos raisons, de notre compréhension partielle et éphémère du monde.
Il s’agit donc d’agir sur quelques lieux communs les plus ancrés dans nos manières d’être : par exemple que l’instinct de survie nous pousserait à guérir ; que les meurtriers devraient être punis, les avocats servant à les défendre ; que l’on devrait mourir, et que l’on n’a jamais vu quelqu’un n’y parvenant point ; que c’est parce que le monde existe que l’on pourrait en faire des représentations, des récits ; que lorsque l’on court, forcément on avancerait ; que tout enfant aspirerait à marcher ; que Dieu serait invisible ; que les spectateurs ne joueraient pas... Évidences communément acceptées, ne serait-ce que pour nous permettre un comportement social sympathique, et ne point désoler les biologistes, les psychologues et autres docteurs. Mais, déjà, si nous pensons que les récits définissent et créent le réel, s’écroule le lieu commun d’affirmer que la représentation du monde est une conséquence de l’existence de ce monde : elle en devient la cause. Alors, peuvent s’écrouler les autres lieux communs...
Et peut se proposer - à la grande tristesse des biologistes, des psychologues, des docteurs et autres juristes ou théologiens - notre choquante litanie, l’innocence des coupables, le désir de ne pas guérir, la possibilité de ne pas mourir, l’immobilité de toute course, le refus de marcher, la vision vraie et claire de Dieu, jusqu’au moralement incorrect, la nécessité de coucher avec sa mère, et jusqu’au politiquement inadmissible, la certitude d’un destin déjà écrit dans le ciel !
Ces comportements, ces façons de vivre, de voir, ces paradoxes, on les rencontre parfois dans la vie ordinaire : ils sont alors posés comme “pathologiques”... Au nom de quelle norme, ne pas en faire des banalités ? Et ainsi renverser nos idées, basées sur quelques expériences communes, et déclarées incontournables parce que trop communes ?
Offrir des personnages, des univers, où ce qui se passe n’est plus considéré comme une pathologie, mais comme une normalité en train de se constituer, telle est la gageure, peut-être inconsidérée, que j’ai tenté, tant bien que mal, de façonner : en posant le point de vue de l’anormalité comme un lieu commun, évident ; et sans même préciser qu’il serait un “nouveau” lieu commun. Il devient soudain très ordinaire, très banal, de ne point mourir lorsqu’on est tué, et cela va naturellement de soi d’être innocent lorsqu’on a tué. J’ai toujours été choqué que beaucoup de héros de S.F., dans un “autre univers” amplement décrit, puissent réagir avec les coutumes morales des âmes des personnages de Balzac ; comme si nos esprits demeureraient inchangés, toujours. Tout vient pour moi du fameux monologue de Benji, dans Le Bruit et la Fureur de Faulkner, seul véritable moment de S.F. que j’ai un jour lu : prononcer le réel par les mots, le temps, le tempo d’un idiot - comme si c’était lui qui avait raison !
Car c’est d’abord, je l’ai évoqué, le sentiment de relativité qu’il faut pousser à sa limite. Enfant, très tôt, j’ai été bouleversé par cette prétention bien française, bien européenne, en tout cas bien occidentale, de regarder les choses de l’univers par un seul œil, de tout analyser à notre exemple, à notre mesure. Il serait inconvenant de roter, de cracher ; manger avec des fourchettes serait plus civilisé, disons plus pratique, qu’avec ses mains ou des baguettes ; la vie serait rationnelle, avec un début et une fin, après la pluie viendrait le beau temps ; la liberté serait le plus beau don d’un Dieu qui devrait rester intime et secret ; la mort serait forcément inconnue et les Droits de l’Homme seraient bien sûr universels...
Mais, cette France, toujours représentée sur nos cartes comme un visage à l’endroit, le nez de la Bretagne, le menton des Pyrénées, le crâne du Nord et la nuque de Nice, examinée du point de vue des cartes de Chine elle a le nez en l’air, sa nuque est sur le dos, on ne la reconnaît plus. De même que mon sentiment d’une fiction gouvernant nos vies me prouverait plus tard définitivement qu’il fallait inverser notre regard sur le réel, déjà, très tôt dans mon enfance, les manières de tables arabes ou asiatiques, la musique nègre, quelques philosophies de l’Himalaya, m’incitèrent à relativiser nos principes, en une autre révolution copernicienne : la pensée gréco-juive qui a forgé notre occident n’est qu’un aspect mineur, mais qui se crût prépondérant, des cultures de notre planète. Où, par exemple, l’idée de liberté individuelle demeure floue, la démocratie un lourd machin un peu ringard. Les microbes n’ont sans doute aucune notion du corps qui les contient, mais s’ils se figurent, en leur intelligence, se trouver à l’intérieur d’un univers, de leur point de vue c’est peut-être dans le but du bonheur de cet univers qu’ils s’agitent et fomentent pour rigoler des maladies.
Ne pas penser comme tout le monde, comme ceux de sa culture : un fort plaisir, l’impression d’être à part, unique, étranger aux petites manies des vulgaires, à leurs mesquineries, leurs étroitesses - qu’on est meilleur ? supérieur ? Attention... En voulant prouver que toute certitude est relative, ou que les esprits doivent sans cesse changer sur le fleuve pas tranquille de la vie, le risque est de croire que toute manière paradoxale devient plus  exacte que la commune, ce qui ruinerait l’humilité de la démonstration.
Le risque est grand de se prendre pour un Démon recréant le monde. Mais, pourquoi pas, au fond ? Car, afin de mieux asseoir ces paradoxes, ne faut-il pas donner au quotidien une autre scène que les décors connus, et une autre grammaire que celle de la logique admise ? Ainsi, cette ville où il n’y a pas de rues, on doit se promener d’appartements en appartements, de fenêtres en fenêtres ; et cette maison qui rétrécit ; ou cette autre ville tant embouteillée qu’on doit la reconstruire ailleurs : voilà qui permet chez les habitants des usages et des modes différents de quand il y a des rues, des bâtisses solides, inertes, une circulation courante. Ou, encore, ces phrases qui n’ont pas comme sujets des êtres vivants, des “je”, des “il”, mais - prenant à la lettre un renversement politique et idéologique - des faits économiques, sociaux, déterminants, ici et maintenant. D’une nouvelle architecture de notre paysage à une nouvelle architecture de notre grammaire, tout se met donc en œuvre pour que le paradoxe devienne banal, normal, admissible, presque raisonnable, là, maintenant !
Devant ces autres mondes - ces Au-Delà ? -, le lecteur de ces fables ne peut plus jouir de l’identification rabâchée, paresseuse, et promise en chaque roman - qui, paraît-il, l’aiderait à s’accepter tel qu’il est. Il ne peut que parcourir ces lignes avec une certaine distance, celle du théâtre, où l’on ne fait pas semblant de ne point jouer, où la règle est parfois l’outrance, la stylisation, sinon la caricature : il serait plus simple de nommer ces contes “pièces”, “opéras”, “comédies”, “tragédies”...
Mais, le paradoxe de ces paradoxes, puisqu’il s’agit d’agir, serait que, sautant la rampe de cette distance, se retrouvant sur scène, le lecteur puisse entrer à l’intérieur de ces pensées étrangères, saisir sa propre relativité, s’infiltrer à la place de cet inadmissible autre, devenir différent de lui-même... Ou mieux interpréter sa propre folie ordinaire !


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© François Coupry, 2012